23.01.2008 11:16
Nord Kivu - “J’ai vu le grand découragement de la population…”, récit de mission
Categorie: Sur le terrain, RD Congo
23/01/2008 - Nord Kivu: A Masisi, dans la province congolaise du Nord Kivu, MSF appuie un hôpital et offre une aide humanitaire aux populations locales et déplacées. Entre août et décembre 2007, Philippe Havet a coordonné les activités d’urgence de MSF dans cette localité située au cœur du conflit opposant différents groupes armés. De retour de Masisi, il dresse un bilan de la situation dans cette région qui a été le théâtre de nouveaux combats depuis plusieurs mois. Il explique aussi le défi pour MSF de travailler dans une situation à ce point instable.Quelle est la situation aujourd’hui dans la région de Masisi?
Avec les travaux de la conférence sur la paix au Nord et Sud Kivu qui se tiennent en ce moment à Goma, on constate une certaine accalmie dans les combats. Il y a encore quelques accrochages dans les environs de Masisi notamment. Des blessés de guerre continuent d’arriver chaque jour à l’hôpital appuyé par MSF. Les militaires blessés et les civils victimes de violences sont pris en charge en urgence par l’équipe chirurgicale de MSF.
Quelles sont les conséquences du conflit sur la population?
Ce que nous constatons depuis l’intensification des combats en août 2007, c’est que des centaines de milliers de personnes ont été déplacées. Rien que dans la région de Masisi, plus de 30.000 déplacés ont trouvé refuge dans des camps ou dans des familles d’accueil. Chaque jour, l’état de la population se dégrade: manque de nourriture, mauvaises conditions d’hygiène, exactions… 900 enfants sont maintenant dans le programme nutritionnel de MSF. La population ne peut plus accéder aux champs pour continuer à cultiver. Enfin, c’est aujourd’hui une épidémie de choléra qui frappe Masisi. Nous avons installé un centre de traitement derrière l’hôpital et nous prenons en charge entre 10 et 15 patients par jour. En effet, les conditions d’hygiène dans lesquelles la population est contrainte de vivre favorisent l’émergence de maladies comme le choléra.
Pouvez-vous atteindre toutes les personnes qui ont besoin d’aide?
L’hôpital de Masisi, dont nous avons porté la capacité de 72 à 175 lits, est rempli et le centre de santé appuyé par MSF assure entre 800 et 1000 consultations par semaine. A travers nos activités dans le camp de Masisi, qui compte environ 4.500 personnes, et le programme nutritionnel dans plusieurs localités de la région, nous parvenons à aider bon nombre de personnes. Mais malheureusement, il y a tous ceux qu’on ne peut encore atteindre à cause de l’insécurité ou parce que nous ne pouvons pas être partout. Ils doivent souffrir d’un terrible manque de soins de santé et sont exposés aux maladies, comme par exemple le choléra.
Aujourd’hui, quel est le moral de la population du Nord Kivu?
Malgré l’espoir suscité par la conférence sur la paix au Nord et Sud Kivu, j’ai vu un grand découragement… Leurs cultures sont perdues. Tous leurs biens sont perdus. Les gens en ont marre. Cela fait tellement d’années maintenant que la violence, la maladie et la fuite sont devenus leur quotidien. Ce que j’ai vu pendant près de six mois, c’est une grande détresse. Et un manque de nourriture et de soins.
Comment est-il possible de travailler pour une organisation humanitaire dans un tel contexte instable?
Il n’est pas facile de travailler dans un contexte aussi difficile, caractérisé par la présence de différents groupes armés et où la situation peut changer si rapidement. D’ailleurs, MSF est la seule organisation qui a une présence permanente à Masisi. Pour MSF, cet espace de travail est garanti par l’affirmation constante auprès des différentes parties de notre mandat d’organisation médicale et humanitaire, ainsi que de notre neutralité et impartialité. J’ai passé des journées entières au téléphone, à multiplier les contacts avec toutes les parties au conflit, sans distinction. Il est aussi important de matérialiser cette impartialité dans nos actions: nous soignons les soldats de tous les groupes armés, sans faire aucune différence, et nous avons travaillé des deux côtés de la ligne de front. C’est tout cela qui nous a donné un espace pour travailler à Masisi. Cela nous a permis d’acheminer régulièrement des médicaments et du matériel depuis Goma et ainsi de continuer les activités.
