18.08.2008 13:00

Ethiopie - Tragédies et petits miracles dans le sud du pays

Categorie: Sur le terrain, Ethiopie

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18/08/2008 - Ethiopie: Mumishene n’avait pas deux ans. Malgré la longue lutte des médecins du centre de stabilisation de Shinshicho, et plusieurs réanimations, il est mort dimanche à l’aube. La litanie des chants de deuil encercle le 4x4 blanc de Médecins Sans Frontières (MSF) qui raccompagne Mumishene et sa mère au village. Les membres de la famille, puis le petit village tout entier, accueillent dans les pleurs la triste nouvelle. Ils emportent le petit corps fagoté dans quelques couvertures dans un éden de maïs et de feuilles de bananiers.

Comment se fait-il qu’ici, dans ce foisonnement de vie et de nature, les enfants meurent-ils de faim? Pourquoi de telles tragédies frappent-t-elles cette région du Sud éthiopien apparemment si prospère?

Samuel, membre de l’équipe MSF à Tunto, dans la Région des nations, nationalités et peuples du Sud (SNNP), explique: "Depuis plusieurs semaines, j’ai beaucoup parlé avec les parents des enfants mal nourris. Ils m’ont dit que pendant cinq à six mois, il n’y a pas eu de pluie du tout. Ils ont commencé à avoir faim. Beaucoup d’agriculteurs de la région ont bien cultivé un peu de gingembre destiné au commerce, mais ils n’ont rien à manger. Au marché, les prix des céréales sont très élevés. Si vous comparez avec l’année passée, les 100 kilos de maïs par exemple sont passés d’environ 360 ETB (27 euros) à 800 ETB (61 euros). Le prix des engrais est également devenu trop cher pour les agriculteurs. Aujourd’hui, avec le retour de pluies abondantes, le maïs et les cultures poussent enfin. Mais il faudra attendre jusqu’à la prochaine récolte en septembre ou octobre pour espérer voir une petite amélioration."

Besoin d’urgence d’aide alimentaire
Depuis mai 2008, le nombre de patients sévèrement mal nourris se présentant dans les programmes de MSF dans les régions Oromyia et SNNP, dans le sud de l’Ethiopie, n’a cessé d’augmenter. MSF a dû mettre en place un total de 51 centres ambulatoires et cinq centres d’hospitalisation. Des centres de 'supplémentation' nutritionnelle, destinés aux enfants souffrant de malnutrition modérée, ont également été ouverts en urgence. Début août, plus de 20.000 patients atteints de malnutrition aiguë sévère avaient déjà été pris en charge dans ces programmes et environ 8.500 enfants atteints de malnutrition modérée avaient reçu un soutien nutritionnel et médical.

"MSF ne peut prendre en charge que le sommet de l’iceberg", explique Rosa Crestani, coordinatrice des urgences pour MSF. "Nous traitons les patients les plus gravement atteints, mais beaucoup d’autres sont frappés par la faim. Ils n’ont plus de réserves de nourriture et dépendent, en ce moment, complètement de l’aide alimentaire extérieure. Ils ont besoin d’urgence de recevoir une aide alimentaire afin qu’ils ne tombent pas, eux aussi, dans la malnutrition aiguë."

Dans le district de Siraro, en région Oromyia, une approche globale a permis à MSF de contribuer à une diminution de la malnutrition sévère au sein de la population. Grâce à des programmes thérapeutiques, d’un côté, et à des distributions ciblées de nourriture, de l’autre, le nombre de patients dans les programmes MSF est passé de 1251 à 971 au cours des quatre dernières semaines.

"Une organisation comme MSF n’a ni la capacité, ni suffisamment de stocks d’aide alimentaire, pour appliquer une telle approche dans toutes les vastes zones affectées", ajoute Rosa Crestani. "Nous avons ouvert des programmes de ‘supplémentation’ nutritionnelle où les enfants atteints de malnutrition modérée reçoivent un soutien nutritionnel en farine spéciale, huile et sucre. Leur famille reçoit toutes les deux semaines une aide alimentaire de 14 kilos de farine avec de l’huile. C’est un minimum pour les aider à ne pas devenir encore plus mal nourris, mais nous voyons que ce n’est tout simplement pas suffisant."

"Beaucoup sont si désespérés qu’ils feraient n’importe quoi"
Les programmes d’aide nutritionnelle sont littéralement pris d’assaut par la population des villages. A Ajora, en région SNNP, des pluies abondantes frigorifient des dizaines d’enfants qui attendent pieds nus dans la boue au centre ambulatoire MSF. Certains seront admis dans le programme MSF, beaucoup resteront à l’écart. "C’est très difficile de renvoyer des enfants à la maison sous prétexte qu’ils ne sont pas suffisamment mal nourris, alors qu’il est évident qu’ils ont faim et que leur famille entière a besoin d’aide", confie David de Souza, médecin de MSF, pendant qu’il s’efforce de gérer la foule et d’identifier les patients les plus à risque. "Beaucoup sont si désespérés qu’ils feraient n’importe quoi pour recevoir un peu d’aide alimentaire."

Un certain nombre de patients parcourent également de très longues distances avant d’atteindre les centres MSF. "Parmi nos patients, il y en a beaucoup qui parlent la langue de régions assez lointaines comme Wolayita ou Hadyia", poursuit David de Souza. "Ce sont des régions où les besoins humanitaires sont comparables mais où l’aide n’est manifestement pas encore suffisante."

Pour atteindre les personnes qui n’ont pas encore reçu d’assistance, les équipes MSF continuent d’explorer de nouvelles zones, comme par exemple dans la région d’Amhara, dans le nord de l’Ethiopie, ou en région Somali, à l’est du pays. MSF a ouvert de nouveaux programmes thérapeutiques dans la région d’Afar, au nord, et dans les districts de Chencha, Dita, Duna and Bursa en région SNNP, où des taux alarmants de malnutrition sévères étaient rapportés.

Aujourd’hui, les réalités économiques, agricoles mais aussi climatiques font que la situation pourrait lentement s’améliorer dans certaines zones mais continuer de s’aggraver dans d’autres. C’est le cas par exemple des hauts plateaux de la région SNNP, où les récoltes ne seront disponibles que vers le mois d’octobre. Pour MSF, il s’agira dès lors de constamment adapter ses activités à l’évolution des besoins, éventuellement de fermer certains programmes pour en ouvrir d’autres.

"Petits miracles"
La pluie a cessé de tomber sur Ajora. Des bâtons de lumières percent le gris du ciel et pointent sur les dégradés verts des champs. Le sud de l’Ethiopie se situe aujourd’hui à mille lieues du cliché de la faim, fait de paysages arides et de squelettes de bétail mort. Mais les foules qui se bousculent à l’entrée des centres ambulatoires de MSF viennent rappeler que la nourriture, ici, manque toujours cruellement.

Au centre de stabilisation MSF de Shinshicho, c’est le bip continu du respirateur artificiel qui indique que la mort n’est jamais loin. Karianne Flaatten, médecin aux soins intensifs, préfère penser à tous ceux qui s’en sortiront. Elle sait qu’ici, ils représentent l’écrasante majorité. Ainsi, Karianne se souvient des "petits miracles" qui ont lieu ici chaque jour. "Ce garçon de 15 ans ne pesait pas plus de 20 kilos. Il était comme un squelette. Il ne parvenait même plus à ouvrir les yeux. Tous les jours, nous sommes restés près de lui, pendant deux semaines. Finalement, il a commencé à ressembler de nouveau à un jeune garçon. Cela m’a vraiment rendue heureuse: un fantôme s’était transformé en être humain! Les enfants mal nourris ont toujours l’air si vieux, si tristes, si adultes. Mais grâce au traitement nutritionnel, on peut assez rapidement voir un sourire réapparaître. On peut à nouveau les regarder dans les yeux."