Somalie - Une catastrophe pas si naturelle
06/09/2011 - Pakistan: La crise qui frappe actuellement la Somalie est décrite par bon nombre d’organisations humanitaires et de médias comme « la famine dans la Corne de l’Afrique » ou « la pire sécheresse depuis 60 ans ». Pourtant, se contenter d'accuser la nature, c’est faire fi de la réalité géopolitique complexe qui aggrave la situation et cela induit que la solution consiste simplement à trouver des fonds pour envoyer suffisamment de vivres dans cette région de l’Afrique. Malheureusement, minimiser la responsabilité de l'homme dans cette crise et les difficultés à y remédier n’aideront pas à résoudre le problème.
Je viens de rentrer du Kenya et de Somalie. Ce que mes collègues de Médecins Sans Frontières (MSF) et moi-même avons pu observer sur le terrain révèle une situation extrêmement préoccupante. À Mogadiscio, j’ai rencontré une jeune femme de la région du Bas Shabelle, dans le sud du pays, qui vit aujourd’hui dans l’un des nombreux camps de fortune qui apparaissent dans toute la ville. Elle est partie de chez elle avec son mari et ses sept enfants parce que la récolte avait été mauvaise et qu'ils n'avaient plus de quoi boire ou manger. En chemin, elle a dû abandonner son mari et trois de ses enfants qui étaient trop faibles pour arriver au bout de ce périple de cinq jours. Cette histoire est malheureusement celle de centaines de familles du sud et du centre de la Somalie, régions déchirées par les conflits depuis des années et que la sécheresse a anéanties.
Dans une grande partie de la Corne de l’Afrique, la malnutrition est un phénomène chronique. Un effort international à long terme est donc nécessaire pour s’assurer que les aliments nutritifs arrivent bien dans les mains de ceux qui en ont besoin. Aujourd’hui, les besoins les plus urgents se concentrent au sud et dans le centre de la Somalie. Même si nous n’avons pas une vue d’ensemble de la situation, nous savons qu’elle est désastreuse en raison du grand nombre de Somaliens qui affluent, dans un état de faiblesse extrême, dans la capitale, Mogadiscio, et dans les camps de l’autre côté de la frontière avec le Kenya et l’Éthiopie.
Les mauvaises récoltes n’ont fait qu’aggraver une situation déjà catastrophique. La Somalie est le théâtre d’une guerre brutale entre le gouvernement de transition, reconnu par les États occidentaux et soutenu par les troupes de l'Union africaine, et des groupes armés de l’opposition, dont notamment Al-Shabbaab. Dans un contexte politique trouble, c’est cette guerre, combinée aux rivalités intestines des différents clans somaliens, qui empêche l'aide internationale indépendante d'atteindre de nombreuses communautés. Les Somaliens sont pris au piège entre diverses forces qui les privent d'assistance, soit pour des raisons politiques, soit pour affaiblir leurs opposants. Sur de vastes parties du territoire, les habitants n’ont véritablement aucun accès aux soins de santé.
Avec pour toile de fond ce conflit aux nombreux protagonistes, il est très difficile pour une organisation médicale humanitaire comme MSF d’étendre ses activités et d’avoir un impact. MSF est active en Somalie depuis une vingtaine d’années et dirige des projets sur neuf sites des deux côtés de la ligne de front – c'est-à-dire dans des régions sous le contrôle du gouvernement de transition ou d'Al-Shabbaab. Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour augmenter nos activités et répondre à des besoins croissants. 8 000 enfants atteints de malnutrition aiguë sont déjà pris en charge par nos programmes nutritionnels, mais beaucoup ne souffrent pas seulement de malnutrition. Les quatre enfants originaires du Bas Shabelle que j’ai rencontrés avaient tous contracté la rougeole, en plus d’être malnutris. Ils vivent avec leur mère et des centaines d’autres déplacés dans des camps surpeuplés aux conditions d’hygiène précaires. D’autres réfugiés se sont plaints d’infections cutanées, oculaires ou des voies respiratoires ainsi que de diarrhées aqueuses. Certains sont si faibles qu’ils n’essaient même plus de trouver de la nourriture ou de se faire soigner.
Dans les camps de réfugiés au Kenya et en Éthiopie, nous avons apporté des soins médicaux et nutritionnels à des dizaines de milliers de personnes. Mais l’élargissement de nos opérations en Somalie est lent et complexe. MSF doit constamment faire des choix difficiles quant au déploiement ou à l'extension de ses activités. Si nous n’avons pas la possibilité de mener des évaluations indépendantes et de fournir une assistance dans les régions que nous estimons être les plus durement touchées, nous ne pourrons rien faire pour empêcher les conséquences dramatiques de cette urgence.
Tous les protagonistes du conflit en sont venus à envisager l'aide humanitaire comme une opportunité ou une menace. Dans les régions considérées comme l’épicentre de la crise, Al-Shabbaab, déjà très sceptique quant aux intentions occidentales, a imposé des embargos sur le personnel étranger, sur la fourniture de médicaments et de matériel par avion et sur les activités de vaccination. Même la levée temporaire de restrictions américaines sur l'apport de l'aide humanitaire dans les régions contrôlées par Al-Shabbaab risque bien de ne pas améliorer l'accès. Partout ailleurs, des négociations sans fin transforment des procédures simples (comme le recrutement d'une infirmière ou la location d'une voiture) en une entreprise laborieuse qui nous fait perdre un temps précieux, alors qu’une réponse rapide serait nécessaire.
Aujourd’hui, il est devenu extrêmement difficile de venir en aide aux Somaliens. Notre personnel court le risque de se faire tirer dessus ou enlever alors qu'il apporte une assistance médicale vitale. Malgré nos négociations soutenues avec toutes les parties engagées dans le conflit pour avoir accès à toutes les régions, peut-être devrons-nous nous faire à l’idée que nous ne serons jamais en mesure d’atteindre les communautés qui ont en le plus besoin ou alors qu’il faudra compromettre notre indépendance pour pouvoir les atteindre.
Dans ce climat hostile, des slogans tels que « Famine dans la Corne de l’Afrique » sont utilisés pour récolter des sommes impressionnantes dans le but d’envoyer des denrées alimentaires et d’autres biens dans la région. Personnellement, je reste préoccupé par le « dernier kilomètre » : apporter l’assistance et le matériel depuis le port de Mogadiscio jusqu’à ceux qui en ont urgemment besoin. Si toutes les parties impliquées ne lèvent pas les barrières qui se trouvent entre les organisations qui ont la capacité de sauver des vies et les personnes qui comptent sur celles-ci pour survivre, des milliers de personnes supplémentaires pourraient mourir. Autant de victimes qui pourraient pourtant être évitées.
Dr Unni Karunakara,
Président international, Médecins Sans Frontières
