25.06.2009 13:31

Kenya - Le journal de Donna (3/3)

Categorie: Sur le terrain, Kenya

Donna Canali a travaillé pendant trois mois comme coordinatrice pour Médecins Sans Frontières dans le camp de réfugiés de Dagahaley, près de la ville de Dadaab, dans le Nord du Kenya. Plus de 270'000 réfugiés venant de Somalie y vivent, mais ils y font face à de tels manques d’eau, de nourriture et d’abris que beaucoup envisagent de retourner chez eux, dans la zone de guerre qu’est devenue la Somalie.

Voici des extraits de son journal. Donna y décrit sa vie à Dadaab.

17 avril 2009. Impossible d’échapper à la violence.
J’ai revu la femme qui m’avait fait signe l’autre jour depuis le matatu (minibus). Sa fille de 14 ans et elle sont venues me voir au centre de santé. J’ai réussi à en savoir un peu plus. Son mari est mort en Somalie, de cause naturelle. Il y a un an et demi, ses trois fils ont été tués sur le marché de Mogadiscio. "Les combattants ont faim, ils viennent et commencent à tirer et à voler", a-t-elle expliqué. Ses fils étaient dans les affaires. Elle avait une paire de boucles d’oreille en or, qu’elle a dû vendre pour que sa fille et elle puissent sortir de Somalie. Il y a un an, elles sont arrivées à Dagahaley, où elles ne connaissaient personne. Elles se sont installées sur un bout de terre partagé avec une autre femme, dans la zone des nouveaux arrivants. Cette femme est maintenant rentrée en Somalie.

Si vous tuez un chat, vous prendrez sa voix.
La nuit dernière, nous étions assis, avec deux de mes collègues somaliens, regardant les étoiles et racontant des histoires. Les Somaliens pensent que si vous tuez un chat, vous prendrez sa voix. C’est une bonne nouvelle pour la douzaine de chats qui se baladent autour d’ici. Les chèvres et les poulets ont moins de chance. Nous avons adopté deux petits chats, aussitôt baptisés Virginia et Woolf. Ils ont vite appris à mendier à l’heure des repas.

La lune n’était pas encore levée et la Voix Lactée embrasait le ciel. Mes collègues m’ont raconté l’histoire qu’on raconte ici aux enfants pour leur apprendre à respecter leur mère. Un bébé hyène était très méchant avec sa mère et l’a traînée dans le ciel. La Voix Lactée est ce qui reste de son passage. Je n’ai pas vraiment compris ; eux non plus, d’ailleurs, ma sembla-t-il. Quelque chose a dû se perdre au fur et à mesure que le récit traversait les générations. Voici une autre croyance, courante parmi les anciens : chaque nuit, quand les gens dorment, le soleil retraverse le ciel d’ouest en est pour être prêt à se lever à nouveau le matin. Si vous avez la chance de voir ce phénomène, votre désir le plus ardent deviendra réalité : richesse, sagesse, un mariage heureux, un troupeau de chameaux… Mes collègues ne connaissaient personne pouvant apporter la preuve de cette croyance. Toujours le nez au ciel, ils ont pointé du doigt la constellation du Chasseur et m’ont dit qu’il s’agissait d’un chameau. La ceinture d’Orion était la tête de l’animal et je pouvais aussi voir la bosse. Nous avons aussi parlé un peu de religion. Ils m’ont raconté des histoires du Coran que j’ai reconnues (d’un passé très lointain) comme étant les mêmes que celles de l’ancien testament. L’arche de Noé, la traversée de la Mer rouge, le meurtre des enfants mâles, etc. Seuls les noms changeaient. Nous étions d’accord : les gens doivent pouvoir pratiquer leur religion sans interférence et ne pas imposer leurs croyances aux autres. J’ai pensé que c’était le bon moment pour leur souhaiter bonne nuit.

Partout dans les camps, on trouve des madrassas (écoles coraniques). Souvent, ce sont juste des clôtures en branchage qui entoure un des rares arbres pouvant fournir un peu d’ombre. La plupart du temps, je ne m’aperçois que je passe à côté d’une école que grâce au son mélodieux de la voix des enfants répétant des passages du Coran.

Humour de latrines
Un des chefs d’un "quartier" du camp est venu vers moi. "Vous ne pouvez pas partir. Maintenant, vous aussi êtes une réfugiée", m’a-t-il dit. Je ne saurai dire si son opinion était basée sur mon attitude débraillée ou sur le temps que j’avais passé avec les réfugiés.

Lors de ma dernière réunion avec nos agents de santé communautaires, et après avoir présenté ma remplaçante, je leur ai expliqué que nous allions construire des latrines dans notre section du camp, ce dont elle manque cruellement. Ils étaient très heureux. Si heureux en fait qu’ils m’ont dit qu’ils donneraient mon nom à ces latrines. Je suis restée sans voix. Je connais des bébés qui ont reçu les noms d’expatriés MSF, mais celle-là, je ne l’avais jamais encore entendue !

20 avril 2009. Merci et au-revoir.
Aujourd’hui, nous avons tenu une réunion d’adieu et de présentation de ma remplaçante avec les chefs de notre section du camp. Ils ont montré beaucoup d’appréciation pour le travail de MSF, accompli en si peu de temps. Ils ont reconnu l’importance de nos rencontres en direct avec les réfugiés. Une femmes a dit que les autres agences humanitaires étaient fatiguées des réfugiés et avaient oublié les nouveaux arrivants (ceux avec lesquels nous travaillons). Plusieurs personnes de la communauté locale nous ont dit que nous étions la seule organisation à essayer de rapprocher les réfugiés et les habitants de la région et qu’ils l’appréciaient parce que, en fin de compte, ils étaient tous les mêmes.

Cet après-midi, quatre des femmes "chefs" sont revenues et m’ont fait cadeau d’une robe, d’un turban et d’une écharpe que j’ai dû immédiatement porter. Ensuite, elles ont peint de splendides dessins au henné sur mes mains et mes pieds. Nous nous sommes assises sur une natte, sous un arbre, et chacune à leur tour a fait ses ablutions et sa prière tandis que les autres s’occupaient de ma féminité. Elles parlaient à peine quelques mots d’anglais et je ne parle pas somalien. Mais nous avons beaucoup ri, elles m’ont appris sahib, qui veut dire ami, et le mot pour dire "sœur", que j’ai déjà oublié. Elles m’ont donné un nom somalien, Habibo. Alors que je me promenai dans le camp pour montrer mes nouveaux oripeaux, j’ai fait tourner plus d’une tête et mes collègues kényans regardaient avec étonnement cette nouvelle somalienne blanche à leurs côtés.

20 avril 2009. Manque de nourriture et téléphones portables.
En raison d’un manque de stock de nourriture, la dernière distribution dans les trois camps de Dadaab a vu les rations réduites de 30% de leurs calories. Si rien n’est fait, la réduction sera de 50% en juillet. Cela revient à une diminution de 1000 calories par jour par personne. Et encore, ces chiffres sont basés sur les 270.000 personnes qui vivent dans les camps de Dadaab, sans tenir compte des 5.000 qui viennent chaque mois gonfler ce chiffre – même si la frontière avec la Somalie est fermée depuis des mois. Moins de nourriture, c’est davantage de malnutrition, moins de résistance aux maladies, et donc une plus grande possibilité de déclenchement d’épidémies dans ces camps extrêmement surpeuplés. Et cela veut dire la mort.

Grâce aux merveilles du téléphone portable, je sais que la famille de l’enfant atteint d’une infirmité motrice cérébrale qui est retourné en Somalie en raison des conditions de vie à Dadaab est sur le chemin du retour vers Dadaab en raison des conditions en Somalie. Combien d’années encore ces réfugiés devront-ils encore faire des allers-retours entre ici et leur pays, ballottés entre la possibilité d’une mort violente en Somalie et la possibilité d’une mort lente et sans dignité à Dadaab ?

22 avril 2009. Inaction globale ?
Dadaab, l’un des plus anciens et des plus larges complexes de camps de réfugiés dans le monde, fait à nouveau face à une urgence humanitaire. La menace d’une urgence médicale est très réelle. Alors que je quitte la camp de Dagahaley, je me demande ce qu’il faudra faire pour que la communauté internationale soit assez outragée pour agir.

Avec un espoir de paix en Somalie et d’action pour les réfugiés de Dadaab,

Donna Canali,
Coordinatrice terrain, Dadaab,
Médecins Sans Frontières