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Venezuela, Paludisme, Hygiène, Eau et assainissement, MSF

Venezuela

Être témoin des besoins et agir en conséquence

Une rue à Las Claritas (municipalité de Sifontes, État de Bolivar, Venezuela) où MSF aide le ministère de la Santé à tester, traiter et prévenir le paludisme. Venezuela. Octobre 2017. © Alejandro Cegarra/MSF
Témoignages 
La crise politique, économique et sociale actuelle au Venezuela pèse lourdement sur le système de santé du pays. Estifanos Debasu, spécialiste en eau, assainissement et hygiène, s'est récemment rendu là-bas. Il décrit la situation qu'il a observé dans l’un des plus grands États du pays, Bolivar.

    « J'ai grandi en Éthiopie et je n'avais pas beaucoup entendu parler du Venezuela dans ma vie. Je me souviens avoir appris à l'école que c'était l'un des endroits les plus riches d'Amérique du Sud, où tout était gratuit, mais c'est à peu près tout. J'ai toutefois appris bien plus sur ce pays au cours des dernières années, lorsqu'il a été frappé par une grave crise politique et économique et que la situation a fini par faire les gros titres de la presse internationale. Ainsi, lorsque je suis monté dans un avion à destination de Caracas il y a quelques mois, je savais que la situation serait différente de celle que l'on m'avait racontée quand j'étais enfant. Je ne savais juste pas à quel point elle serait critique.

    J’étais envoyé au Venezuela par MSF pour une mission plutôt simple : je devais aller voir certaines des activités médicales de l’organisation dans le pays et évaluer les besoins les plus pressants en matière d’eau, d’assainissement et d’hygiène - mon domaine de spécialité - dans une zone proche de nos activités médicales.

    De Caracas, je me suis directement rendu dans l’État de Bolivar. Là, MSF travaille à Sifontes, une zone minière présentant des conditions presque parfaites pour la reproduction des moustiques. Et on pourrait être surpris du rôle que ces petits insectes peuvent jouer dans une crise nationale.

    L’effet moustique 

    Il y a quinze ans, le Venezuela était l’un des pays leaders d’Amérique du Sud dans la bataille contre le paludisme. Mais la crise actuelle a gravement affecté le système de santé vénézuélien. Entre-temps, les activités minières ont augmenté ces dernières années : de nouveaux mécanismes ont été mis en place pour surmonter l'effondrement de l'économie vénézuélienne et de plus en plus de personnes ont commencé à placer leur confiance dans l'or, le coltan et les diamants plutôt que dans le bolivar vénézuélien, qui faisait face à une inflation sans précédent. À peu près à la même période, la région minière de Sifontes est devenue l'épicentre d'une crise de paludisme.

    Dès que j'y ai mis les pieds, j'ai compris pourquoi cet endroit était parfait pour que les moustiques porteurs du paludisme pullulent : la région était remplie d'eaux stagnantes et accueillait des milliers de personnes vivant dans des conditions précaires (certaines dormant même dans des hamacs sous des arbres).

    Beaucoup d'entre elles pouvaient être facilement infectées par la maladie. Et historiquement, cette région a toujours connu une forte mobilité de population, ce qui signifie que le paludisme pouvait aussi se propager rapidement.

    Ce qui m'a tout de suite frappé, c'est que la population de Sifontes était consciente des risques que le paludisme présentait, mais qu’elle ne pouvait juste pas se permettre de le prévenir ou de le traiter correctement. En effet, les moustiquaires pour se protéger étaient devenues extrêmement précieuses. Si précieuses que j’ai appris que jusqu’à l’année dernière, les personnes devaient dépenser 4 ou 5 grammes d’or pour en acheter une, ce qui revenait à 150 dollars américains.

    Quand MSF a commencé à intervenir dans l’État de Bolivar, en collaboration avec le ministère de la Santé, et a distribué des centaines de milliers de moustiquaires gratuitement en 2018 et début 2019, les coûts des moustiquaires de lit vendues sur le marché ont par conséquent été considérablement réduits. MSF, toujours en partenariat avec les autorités sanitaires locales, a poursuivi son approche globale : promotion de la santé, dépistage et traitement des cas de paludisme dans la région, pulvérisation des maisons et prise en charge médicale spécifique des cas graves.

    À ce moment-là, beaucoup de gens n’avaient plus à payer pour se protéger de la maladie. Et en l'espace de quelques mois, nous avons assisté à une baisse du nombre de cas de paludisme à Bolivar (non seulement en raison de notre action, mais également en raison d'autres facteurs, tels que le changement de saison).

    Mon histoire pourrait s’arrêter ici et l’intervention MSF dans l’État vénézuélien de Bolivar pourrait être considérée comme un succès médical. Mais la vérité, c’est que beaucoup plus doit être fait pour réduire le risque de propagation du paludisme dans l’État et même à l’échelle du pays. Et que bien que les résultats de l’intervention de MSF soient importants, le seul fait de mentionner cela ne serait pas représentatif de ce que j’ai vu lors de mon voyage. Il reste tant à faire pour que les habitants de Bolivar puissent être soignés correctement, qu’ils soient infectés par le paludisme ou atteints de tout autre type de maladie.

    Une situation médicale alarmante

    Durant mon séjour à Sifontes et dans les environs, j'ai visité l'un des centres médicaux où MSF traite le paludisme. C'était un centre ambulatoire de 12 lits servant une population de dizaines de milliers de personnes. L'endroit fonctionnait à peine : quand il y en avait, l'eau était rare. L’électricité était également un gros problème. Quelques semaines avant mon arrivée, les employés m'ont dit qu'ils avaient même dû arrêter de travailler pendant plusieurs jours car un cadavre était entreposé dans une pièce ouverte, sans climatisation. Personne n’avait le matériel pour le récupérer et le retirer correctement. La gestion des déchets était également inexistante. Je pouvais voir des rats entrer et sortir du bâtiment, des aiguilles au sol et des piles de déchets médicaux non traités juste à l'extérieur de l'établissement. 

    Ma visite dans un deuxième hôpital de l’État de Bolivar, quelques jours plus tard, n’a fait que confirmer mon inquiétude croissante. Cette fois-ci, il s’agissait d’un établissement médical plus grand, utilisé lorsque de petits hôpitaux et centres de santé de la région avaient besoin de « référer » des cas qu’ils n’étaient pas en mesure de soigner seuls. Dès que je suis entré dans l’hôpital, j’ai remarqué que les sols n’avaient pas été nettoyés depuis des mois. Il y avait des taches de sang partout… Là-bas, les robinets d'eau ne fonctionnaient pas du tout, à l'exception d'un robinet situé à l'extérieur de l'établissement. Tout comme dans l'ambulatoire que j'avais visité précédemment, des piles de déchets médicaux (parfois même des parties de corps) étaient visibles à côté de l'entrée arrière. J'ai demandé à l'un des médecins : « Que faites-vous avec cela ? » Il a soupiré et répondu : « Il y a quinze ans, la gestion des déchets était centralisée. Mais maintenant, nous les mettons juste à l'extérieur, avec le reste de la poubelle. » J'étais choqué. Jamais de ma vie je n'avais vu une situation aussi alarmante. Ce n’était pas que ces personnes ne faisaient pas leur travail correctement, le personnel médical et paramédical faisait de son mieux pour prodiguer des soins cliniques aux patients. Mais l’hôpital était tout simplement dysfonctionnel, car ce dont on avait besoin, comme l’approvisionnement de base en eau, n’était plus disponible.

    La qualité de l'eau et la gestion des déchets ne sont généralement pas la première chose qui nous vient à l'esprit lorsqu'un pays est confronté à une crise politique et économique. Mais là, dans une petite région du Venezuela, je pouvais voir l’impact direct que cela pouvait avoir sur la santé de sa population. Dans la zone minière de Sifontes, les installations sanitaires étaient en mauvais état, les moustiques porteurs du paludisme étaient omniprésents et le risque de contamination de l’eau était presque inévitable. Beaucoup de personnes à qui j'ai parlé se plaignaient de douleurs à l’estomac et de diarrhée et j’étais surpris de voir qu’il n’y avait pas encore eu d’énorme épidémie.

    De retour en Europe et au siège de MSF, j’ai immédiatement discuté avec mes collègues de la nécessité d’améliorer l’état des installations médicales et du système d’approvisionnement en eau de Bolivar.

    Nous devons toujours faire de notre mieux pour répondre pleinement à une situation humanitaire, afin que celle-ci ait un impact réel sur la vie quotidienne des personnes et allège réellement leurs souffrances.

    En l'espace de quelques semaines, en plus de notre réponse au paludisme, nous avons décidé d'accroître notre soutien aux deux centres médicaux que j'avais visités et de creuser des trous de forage pour permettre à la population d'avoir accès à de l'eau salubre dans cette région de Bolivar. C'est un petit pas, mais ça veut toujours dire quelque chose. Cette année, nous étendons également considérablement nos activités dans d’autres États du pays. J'espère que nous pourrons en faire encore plus dans les mois ou les années à venir. Parce que le peuple du Venezuela en a désespérément besoin. »

    MSF au Venezuela

    MSF travaille au Venezuela depuis 2015. Des équipes travaillent actuellement dans la capitale, Caracas, ainsi que dans les États de Bolivar, Sucre, Amazonas et Anzoátegui. Entre 2016 et début 2018, nous avons également dispensé des soins médicaux à Maracaibo, dans le nord-ouest du pays. MSF est une organisation humanitaire médicale internationale et indépendante. Notre travail au Venezuela est financé exclusivement par des dons privés de particuliers du monde entier.