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Entrée principale de l'hôpital de Tabarre

Haïti

Maintenir des soins dans un climat d’incertitude et d’extrême violence

Entrée principale de l'hôpital de Tabarre. Depuis novembre 2019, MSF a admis plus de 1 700 patients et réalisé plus de 3 600 interventions chirurgicales, en plus de fournir des services de physiothérapie et des soins pour les besoins médicaux connexes de ces patients. © Guillaume Binet/MYOP
Témoignages 
L’assassinat du président Jovenel Moïse le 7 juillet dernier semble avoir subitement fait prendre conscience au monde du chaos profond qui règne en Haïti. Mais cet événement n’est que le dernier épisode d’une crise multiforme qui secoue le pays depuis de longs mois. Stéphane Doyon, responsable des activités de MSF en Haïti, tente d’alerter sur la situation humanitaire critique et le niveau de violence inouï auquel les Haïtiens sont soumis.

    Comment décrire la situation en Haïti ?

    Stéphane Doyon : Pour décrire le quotidien, il faut emprunter au vocabulaire de la guerre. La capitale Port-au-Prince est traversée par plusieurs lignes de front. Des quartiers entiers sont sous la coupe de groupes armés aux territoires mouvants. Dans ces quartiers populaires souvent densément peuplés les rues sont barricadées, et dans certaines zones il y a des snipers qui tirent à vue. Les affrontements entre gangs ont forcé des milliers d’habitants à quitter certains quartiers. Dans d’autres, comme à Cité Soleil, la population se retrouve piégée par les combats.

    L'ONU estime à 18 000 le nombre de personnes déplacées, accueillies soit chez des proches soit dans des sites peu adaptés, comme des écoles ou des églises. Il s’agit d’un phénomène nouveau, la majorité d’entre eux ayant fui ces dernières semaines suite au regain d’intensité des combats. Les principales voies d’accès à Port-au-Prince sont contrôlées par les gangs, et entrer ou sortir de la ville est devenu compliqué.  En plus des combats, il y a une très forte criminalité et régulièrement des vols, extorsions, braquages ou kidnappings.

    Que fait MSF ?

    SD : Dans ce climat de forte criminalité, les victimes de la violence sont très nombreuses, notamment les personnes blessés. Dans notre hôpital de traumatologie à Tabarre, MSF a pris en charge plus de 600 blessés depuis janvier, la majorité en provenance des quartiers de Martissant, de Cité Soleil, Croix des Bouquets ou encore de Bel Air, en proie à des combats particulièrement forts. Depuis avril, nous avons dû faire face à plusieurs vagues de blessés, qui nous ont poussées à augmenter nos capacités d’hospitalisation. Certains jours, nos équipes voient arriver jusqu’à 20 patients.

    En moyenne, plus de 60% des patients sont des victimes de blessures par balles ou par armes blanches. Dans d'autres structures à Port-au-Prince et aux Gonaïves, MSF continue de prendre en charge les victimes de violences sexuelles.

    Quel est l’impact sur nos activités ?

    SD : Si Haïti est en proie à une violence chronique depuis des années, la situation s’est graduellement détériorée depuis plus d’un an. Les structures de santé ne sont plus épargnées et nos activités médicales ont été perturbées par une succession d’incidents critiques.

    En février, un hôpital de MSF dédié au traitement des grands brûlés dans le quartier de Drouillard a dû être fermé, car le site était littéralement encerclé par les combats. La vingtaine de patients encore hospitalisés a dû être transférée, et l’hôpital n’a toujours pas rouvert. Nous y avons juste maintenu un poste médical avancé pour pouvoir stabiliser et référés les blessés ou victimes de brûlures. Le mois dernier, une explosion de violence dans le quartier de Martissant a mis le personnel du centre d’urgence de MSF, situé soudainement sur la ligne de front, à rude épreuve. Pendant plusieurs jours, le personnel soignant a dû prendre en charge des blessés tout en se protégeant de balles perdues et une ambulance de MSF a été braquée.

    Le 26 juin, la structure a été la cible de tirs directs, et a finalement été évacuée pour ne pas exposer davantage les patients et les personnels.

    Au-delà de ces épisodes extrêmes, c’est la violence ordinaire qui menace. En sortant dans la rue, notre personnel de santé, au même titre que la population, vit dans la peur des balles perdues, ou des braquages. Un employé de MSF qui travaillait à Tabarre a été assassiné le 25 mai par des hommes en armes alors qu’il avait fini sa journée de travail à l’hôpital et qu’il rentrait chez lui.

    Et le système de soin ?

    SD : Cet état d’insécurité permanent entraine une détérioration de l’accès aux soins pour les populations dans un système déjà extrêmement inégalitaire avec une offre de soins essentiellement privée et des structures de santé publiques démunies de moyens. Dans ce contexte, maintenir des activités médicales qui nécessitent de faire entrer et sortir les personnels et garantir leur sécurité, ainsi que celle des patients, est une gageure. Au moment où MSF devrait étendre ses activités pour répondre aux besoins médicaux croissants de la population, mais aussi à l’augmentation des cas de Covid-19, nous sommes obligés de nous battre pour garder nos structures ouvertes.

    Aujourd’hui, il est urgent de prendre conscience qu’Haïti est plongé dans une situation de violence et d’insécurité totale couplé à une crise sanitaire majeure. L’assassinat du Président ajoute de l’incertitude dans un pays qui semble au bord du chaos.

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