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Maraignavy s'est rendu à la clinique mobile MSF de Ranobe avec ses cinq enfants pour une consultation médicale. Tous ses enfants souffrent de malnutrition. Madagascar, district d'Amboasary. Avril 2021.  © iAko M. Randrianarivelo

Madagascar

Urgence nutritionnelle à Madagascar : «J’arrive à peine à décrire ce que j’ai vu»

Maraignavy s'est rendu à la clinique mobile MSF de Ranobe avec ses cinq enfants pour une consultation médicale. Tous ses enfants souffrent de malnutrition. Madagascar, district d'Amboasary. Avril 2021. © iAko M. Randrianarivelo
Témoignages 
Les équipes de Médecins Sans Frontières interviennent depuis la fin du mois de mars en réponse à l’une des plus graves crises nutritionnelles et alimentaires qu’a connu le sud de Madagascar. En amont du déploiement du personnel soignant sur le terrain, une première équipe d’exploration a sillonné le district d’Amboasary pour mener des évaluations logistiques et sanitaires. Des actions essentielles pour la mise en place d’une réponse humanitaire efficace.

    Jean Pletinckx, logisticien confirmé et membre de MSF depuis 28 ans, témoigne des conditions de vie catastrophiques des populations de ces zones reculées dans le sud de Madagascar.

    Pour préparer la mise en place des activités médicales de MSF dans le district d’Amboasary, je me suis rendu en avril dans une vingtaine de villages de la région. J’arrive à peine à décrire ce que j’y ai vu. Les personnes croisées m’ont parlé des nuages, de la pluie qui ne tombe plus, et surtout de leur descente aux enfers depuis trois ans.

    Trois années consécutives de sécheresse dans la région aride du sud de Madagascar ont en effet poussé ces populations, majoritairement des cultivateurs et des éleveurs, à la limite de la rupture.

    Situation de famineLes habitants du sud-est de Madagascar sont confrontés à la crise nutritionnelle et alimentaire la plus aiguë que la région ait connue ces dernières années. ©iAko M. Randrianarivelo
    Les dernières données du système de surveillance nutritionnelle malgache et du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire, plus connu sous l’acronyme anglais IPC, montrent une situation nutritionnelle catastrophique dans les districts du Grand Sud. Près de 74 000 enfants souffrent de malnutrition aiguë, dont 12 000 de malnutrition aiguë sévère. Le nombre d’enfants souffrant de malnutrition aiguë a augmenté de 80 % au cours du premier trimestre 2021. Les structures de prise en charge nutritionnelle voient le nombre d’enfants admis monter en flèche. Plus d’un million de personnes sont confrontées à une grave insécurité alimentaire, dont près de 14 000 sont classées en phase 5, la dernière phase de l’échelle IPC qui s’apparente à une situation de famine.

    De village en village, les même récits reviennent à chaque fois : il n’y a plus rien à manger, les rivières sont sèches, rien ne pousse dans les champs, les zébus sont fatigués, les hommes n’ont plus la force de travailler et ils ont peur des pillards qui leur volent le peu qui leur reste. Sur quelques parcelles de champs au bord d’un filet d’eau, on observe d’ultimes tentatives de culture, mais les chances de produire une bonne récolte sont minimes. Si les sauterelles et chenilles les épargnent, le soleil brûlant finira de sécher les jeunes pousses.

    Avec le temps, les gens ont tout perdu, et à mesure que leurs champs se sont desséchés, ils ont vendu leurs zébus, leurs poulets, leurs outils, ainsi que les ustensiles de cuisine, pour acheter la nourriture qui devient de plus en plus chère sur les marchés, souvent situés à plusieurs heures de marche de leurs habitations. Ils mangent donc principalement ce qu’ils trouvent : des feuilles, des racines et des fruits difficilement comestibles. Ils disent d’ailleurs tomber souvent malades, victimes d’intoxications. Des enfants et des adultes meurent de faim dans les villages. Les écoles sont vides. Les professeurs sont partis, car il n’y a ni revenu, ni salaire, ni nourriture. Il ne reste que l’insécurité, avec la menace omniprésente de voleurs organisés en bandes qui pillent ce qu’ils trouvent. Par peur, des villageois m’ont dit dormir la nuit dans les petits bois environnants plutôt que dans leur maison.

    Intervention MSF Les habitants du sud-est de Madagascar sont confrontés à la crise nutritionnelle et alimentaire la plus aiguë que la région ait connue ces dernières années. ©iAko M. Randrianarivelo
    Les équipes MSF dépistent et prennent en charge les personnes souffrant de malnutrition aiguë à travers des cliniques mobiles dans le district d’Amboasary. Elles ont dépisté plus de 12 000 personnes et constaté qu’en moyenne 28 % des enfants de moins de 5 ans étaient atteints d’une forme aiguë de malnutrition. Distributions de jerricans, réparations des pompes manuelles, traitement et transport de l’eau de rivière font partie des activités en cours pour améliorer l’accès à une eau potable. MSF se mobilise également pour pouvoir rapidement procéder à des distributions alimentaires et renforcer la prise en charge hospitalière des patients souffrant de malnutrition aiguë sévère et de complications associées.

    Dans les collines arides, j’ai vu de jeunes enfants transporter à pied durant des heures des sacs pouvant peser jusqu’à dix kilos pour apporter la nourriture distribuée par le Programme alimentaire mondial (PAM) jusqu’à leur village, où les attendent les autres membres de leur famille, trop faibles pour couvrir la distance. Les risques de vol sur le trajet sont importants. Certains préfèrent vendre sur la route à un prix modique une partie de cette marchandise trop lourde à transporter. Les distributions de riz, de haricots et d’huile du PAM sont restreintes à une demi-ration par personne et ne couvrent qu’une partie des villages. Je ne comprends pas comment ces gens survivent.

    En près de trente ans de parcours humanitaire, j’ai rarement rencontré un dénuement aussi extrême. Ces quelques semaines ont été pour moi une expérience marquante.
    Jean Pletinckx, logisticien MSF depuis 28 ans

    L’un des villages où je me suis rendu n’abritait plus que des adultes malades, des enfants et des personnes âgées, tous dans un état horrible. Les autres villageois sont partis et restent ceux qui n’ont pas eu la force de les suivre. Les petites maisons des hameaux aux alentours sont également désertées. Ils nous racontent comment ils ont vendu jusqu’à leurs vêtements depuis que la pluie ne tombe plus. Il ne leur reste que des chemises avec plus de trous que de tissus. Poules, canards, outils : des pillards se sont chargés de prendre ce qui n’avait pas encore été vendu. Ils n’ont plus de quoi se laver, et se contentent de l’eau de la rivière pour boire.

    En près de trente ans de parcours humanitaire, j’ai rarement rencontré un dénuement aussi extrême. Ces quelques semaines ont été pour moi une expérience marquante, des moments qui provoquent encore et toujours la motivation de s’engager auprès de ces populations souvent oubliées.

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