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République centrafricaine

Des soins médicaux hors de portée : une lutte continue pour la population de Ouaka

Vue de l'entrée de l'hôpital de Bambari, où MSF gère un programme de soins de santé secondaires. Ouaka, République centrafricaine, 5 décembre 2020. © Adrienne Surprenant / Collectif/MSF
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    Notice : la situation sécuritaire s'est considérablement détériorée depuis la rédaction de cet article, avec une reprise des affrontements et des violences armées dans différentes régions du pays quelques jours avant les élections nationales prévues le 27 décembre.

    MSF a commencé à recevoir et à traiter des blessés de guerre dans les hôpitaux et les centres de santé qu'elle soutient, avec l'appui du ministère de la Santé, notamment dans les préfectures de Bangui, Ouaka et Ouham. Les déplacements forcés de population dus à l'insécurité font également l'objet d'une surveillance en vue d'une intervention ultérieure.

    MSF est très préoccupée par l'impact que la recrudescence de la violence pourrait avoir sur la population civile et son accès aux soins de santé essentiels, qui était déjà très limité avant cette nouvelle éruption de violence.

    « Nous ne pensions pas qu'Aboubakar survivrait », se confie Clara, la tante d'Aboubakar, neuf ans, en se souvenant que le petit garçon est arrivé à l'hôpital avec un neuropaludisme.

    Il était inconscient et convulsait, avec la langue qui pendait de sa bouche. Aboubakar a été admis aux soins intensifs, étroitement surveillé et soigné, et une semaine plus tard, il a été transféré à l'unité de pédiatrie.

    Clara était loin de penser qu'Aboubakar marcherait sur ses pieds quelques semaines plus tard.

    Plus de 60 kilomètres séparent le village d'Aboubakar, Gotcheke, de l'hôpital régional de Bambari soutenu par Médecins Sans Frontières (MSF) dans la préfecture de Ouaka, en République centrafricaine (RCA). Clara a cru que son neveu était mort alors que la famille était à l'arrière d'une moto qui roulait sur la route cahoteuse menant à l'hôpital.  

    « Nous n'avons pas accès aux soins de santé dans le village. Il n'y avait qu'un bâtiment, sans médecins et sans médicaments. Je ne pouvais pas obtenir de consultation pour mon enfant ou pour moi-même », dit Lidi, la mère d'Aboubakar.

    Lidi parle sur un ton de douleur à peine dissimulée, car elle a fait trois fausses couches dans le passé et a perdu deux autres enfants. L'un a disparu dans la forêt et elle a perdu l'autre à cause d'une maladie soudaine et brève.

    Les besoins médicaux et les luttes quotidiennes des habitants de Ouaka restent invisibles pour la communauté internationale, et la RCA reste une crise « oubliée » prolongée.

    La situation de Ouaka ne fait que refléter des situations similaires dans d'autres préfectures du pays. Les communautés de la RCA sont confrontées à de nombreux obstacles persistants qui les empêchent d'accéder à temps aux soins médicaux.

    Les obstacles les plus sérieux sont les déplacements de population causés par les cycles répétés de violence, et le fait que, pour la plupart, les soins de santé de qualité restent inabordables et non disponibles.

    Les quelques établissements de santé fonctionnels disponibles sont soit mal équipés, soit souffrent d'une grave pénurie de médecins qualifiés et d’équipements médicaux, soit sont tout simplement hors de portée des personnes.

    DE LONGUES DISTANCES ET UN VOYAGE MEURTRIER

    Le nombre très limité d'établissements de santé disponibles et fonctionnels a poussé de nombreuses personnes, dont la mère d'Aboubakar, à trouver des solutions désespérées pour obtenir les soins médicaux dont elles ont besoin.

    Lidi avait deux options si elle tombait enceinte ou si ses enfants tombaient malades : soit une marche de sept kilomètres à travers la forêt dense, soit un coûteux voyage à moto de 25 kilomètres le long d'une route en mauvais état presque impraticable lors de la saison des pluies.

    « Certains patients ont dû parcourir de très longues distances à pied pour se rendre dans un centre médical », explique Roxanne Hagan, responsable des activités de soins infirmiers de MSF à Bambari.

    « Nous avons eu une famille qui a marché toute une journée pour atteindre un avant-poste MSF, pour ensuite être conduite par un véhicule MSF à l'hôpital. De nombreux patients sont arrivés à un stade avancé de leur maladie ; l'une des principales raisons était la distance et le temps qu'il fallait pour arriver à l'établissement de santé. Nous avons reçu des patients qui étaient gravement malades parce que le traitement avait été retardé. Parfois, ils étaient trop malades pour que nous ayons une chance de les sauver. »

    Même lorsque les gens parviennent à se rendre dans un établissement de santé qui fonctionne, la plupart d'entre eux n'ont pas l'expertise médicale et l’équipement nécessaires pour assurer des soins de santé de qualité.  

    Aïssatou, 20 ans, a donné naissance à trois enfants. Son enfant de six ans est mort alors qu'il était transporté en moto à l'hôpital. Aujourd'hui, elle est sur le point de perdre son deuxième enfant, Ryana, âgée de neuf mois.

    Sa fille a été emmenée à l'hôpital parce qu'elle était en détresse respiratoire.

    Lorsque les médecins l'ont examinée, ils ont découvert qu'elle souffrait d'une cardiomégalie, une hypertrophie anormale du cœur qui ne peut être traitée avec les ressources disponibles en RCA.

    Après plus d'un mois, dont trois semaines de soins hospitaliers, les médecins ont traité toutes les maladies secondaires causées par son problème cardiaque, mais ne pouvaient pas déconnecter le bébé Ryana de son alimentation en oxygène, car cela entraînerait une mort certaine.
     

    Obstacles à l'accès aux soins de santé à Ouaka : l'histoire d'Aïssatou 

    En savoir plus sur l'histoire d'Aïssatou

    Aïssatou a 20 ans. Elle a donné naissance à trois enfants. L'un des enfants d'Aïssatou est mort à l'âge de six ans alors qu'ils se déplaçaient à moto pour se rendre à l'hôpital afin d'y recevoir des soins médicaux.

    Elle est maintenant à l'hôpital avec sa fille Ryana, âgée de neuf mois, qui avait des problèmes respiratoires. Lorsque les médecins l'ont examinée, ils ont découvert qu'elle avait un problème cardiaque, ce qui est impossible à traiter avec les ressources disponibles en RCA.

    Aïssatou a assisté à deux séances de conseil en santé mentale, mais elle a du mal à accepter la gravité de l'état de sa fille. « Ça va un peu mieux - l'enfant n'est plus faible », dit-elle, lorsqu'on l'interroge sur son enfant. « Elle ne vomit plus comme avant... elle a grandi. Elle n'est ici qu'à cause de problèmes respiratoires. Tout ce que je veux, c'est que Ryana se sente mieux pour que nous puissions rentrer à la maison. Je n'ai pas d'autres soucis. »

    Les médecins, cependant, ont un pronostic différent. Ils ont d'abord traité Ryana pour une pneumonie, mais sans succès, puis une radiographie de la poitrine a révélé des « opacités sur les poumons » dues à l'élargissement anormal du cœur. Ils ont donné à Ryana des médicaments pour son cœur, mais ces médicaments peuvent causer d'autres problèmes de santé s'ils sont administrés trop longtemps.

    Les tests dont elle a besoin pour déterminer la dose ou modifier le médicament ne sont pas disponibles dans le pays, et la chirurgie cardiaque dont elle a besoin ne peut être pratiquée qu'à l'étranger. Une ONG qui facilitait les évacuations médicales pour des opérations chirurgicales urgentes a cessé ses activités et ne peut plus aider Ryana.

    Après plus de sept semaines à l'hôpital, où l'équipe de MSF a traité toutes les maladies secondaires causées par le problème cardiaque de Ryana, ils craignent que la seule solution qui reste soit de déconnecter Ryana de l'oxygène qui la maintient en vie. 

    UN SENTIMENT FAMILIER D'INSÉCURITÉ

    À la mi-2018, l'insécurité généralisée a obligé le centre de santé soutenu par MSF dans le quartier Élevage de Bambari à suspendre ses activités pendant au moins une semaine.

    Cette fermeture a eu des répercussions sur les personnes qui dépendaient des services de santé du centre. À cause de l'insécurité et la crainte de la violence, moins de personnes se sont rendues au centre de santé et les personnes qui ont fait l’effort de s’y rendre sont arrivées très tard et dans un état critique. L'hôpital de Bambari soutenu par MSF a aussi vu ses activités médicales diminuer.

    Hamad, soixante ans, troisième imam de la mosquée de Bambari, est toujours traumatisé par les événements qu'il a vécus en 2018. Il se souvient qu'il était assis devant sa maison lorsqu'une opération militaire a commencé juste à côté. Son pied a été blessé par une balle perdue, qui a laissé une marque encore visible deux ans plus tard.

    Alors que l'Ouaka a connu une accalmie de la violence au cours des deux dernières années, des attaques menées de manière indifférenciée et des combats intermittents - aggravés par la présence de groupes armés - se produisent régulièrement. Le 7 décembre, un jour seulement après qu’Hamad ait partagé son douloureux souvenir, Bambari a été de nouveau envahi par la violence.

    Les niveaux de violence extrêmement élévés dont les villes sont témoins ont sans aucun doute eu de graves répercussions sur la vie des gens, en particulier sur leur accès aux soins de santé essentiels.

    Marie, dix-neuf ans, subissait des contractions et des convulsions dans le bloc opératoire de l'hôpital de Bambari, en attendant son opération de césarienne, lorsque des coups de feu ont éclaté en ville.

    Les échanges de tirs et de mortiers ont duré des heures et ont suspendu les activités de la ville. La famille de Marie a pu s'abriter à l'intérieur de l'hôpital, mais il y avait un problème bien plus important.

    « À cause de la fusillade, le personnel médical n'était pas présent dans l'hôpital. Ils s'étaient enfuis de chez eux pour des raisons de sécurité ou n'étaient pas venus travailler ce jour-là », raconte la mère de Marie. « J'étais inquiète, stressée, mais je ne pouvais pas faire grand-chose. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit pendant que ma fille était en convulsions. »

    Après avoir attendu de longues heures que le jour se lève, l'équipe médicale est arrivée le lendemain matin à l'hôpital au secours de Marie.

    Malgré l’insécurité, Marie et son fils ont survécu à la césarienne, qui était plus complexe en raison de ses convulsions. Lorsqu'elle a repris conscience, elle était entourée de sa famille, avec son petit ami à son chevet.

    LES OBSTACLES FINANCIERS AUX SOINS DE SANTÉ

    « Je n'ai pas les moyens de m'occuper de ma santé », explique Christine qui vit depuis 2018 sur le site de déplacés internes de Ngakobo. Actuellement, 192 000 personnes vivent dans des sites de déplacés et près de 440 000 dans avec des familles qui les ont accueilli à travers la RCA, sans parler du grand nombre de personnes réfugiées dans les pays voisins[1].

    Les déplacés internes ont quitté leurs foyers pour fuir la violence et vivent maintenant dans des situations précaires, les comptant ainsi parmi les personnes les plus vulnérables du pays.

    « Je me sens inutile. Si mon mari avait l'argent, je pourrais aller à l'hôpital de Bambari. »

    Christine est aveugle et est tombée malade à plusieurs reprises depuis sa fuite, ce qui ne lui était jamais arrivé auparavant. Entre deux fortes toux, elle explique comment elle a obtenu des médicaments de sa communauté pour traiter sa toux, mais les médicaments ont été inefficaces et maintenant elle n'a plus d'argent et ne peut pas se permettre de traitement supplémentaire.

    La situation d'Awa n'est pas différente. Elle est confrontée aux mêmes contraintes financières qui rendent les soins médicaux hors de portée de Christine. Elle se sent soulagée que son fils Bilal, qui souffre de malnutrition, soit soigné gratuitement à l'hôpital de Bambari. Cependant, elle ne peut pas se permettre de payer les soins médicaux pour elle-même.

    Sa famille a perdu tout son bétail pendant le conflit et est maintenant obligée de vivre du peu d'argent que son mari gagne en ramassant et en vendant du bois. Depuis qu'elle a fui, elle a toujours été malade, avec un mal de gorge et des plaies dans la bouche, parfois même en vomissant du sang. Sans l'argent nécessaire pour payer une consultation et des médicaments, ses problèmes de santé ne sont toujours pas résolus.  

    L'utilisation de la médecine traditionnelle est une pratique répandue suivie par de nombreuses personnes en RCA qui n'ont pas les moyens de se payer un traitement médical de qualité.

    « La consultation chez les tradi-praticiens est la première porte d'entrée des patients », explique Adelaïde Ouabo, coordinatrice médicale pour MSF. « À cause de la distance et du coût de transport plus élevé pour se rendre à l'hôpital, les patients préfèrent avoir recours à la médecine traditionnelle. Ces pratiques, si elles ne sont pas administrées par un professionnel de la santé qualifié, pourraient s'avérer préjudiciables à leur santé. »

    Mariam, une mère de 35 ans qui a toujours accouché à la maison, en est un bon exemple. Son enfant aîné a commencé à développer un certain gonflement du corps qui a été traité par un praticien traditionnel avant d'être envoyé chez son grand-père. « Nous n'avons pas les moyens de nous soigner à l'hôpital, pas même la force de travailler et de gagner notre vie pour manger », dit-elle.

    MSF en Centrafrique

    MSF travaille à Bambari depuis 2014 et gère le centre d'alimentation thérapeutique pour patients hospitalisés (ITFC), ainsi que les départements de néonatalogie, de pédiatrie, de chirurgie et de violence sexuelle de l'hôpital régional de la ville.

    Depuis le début de l'année, 70 000 consultations et 3 600 hospitalisations ont été réalisées. Dans les zones autour de Bambari, MSF soutient également trois centres de santé et sept points anti-paludisme.

    MSF est présent en RCA depuis 1997 et compte actuellement 14 programmes médicaux à Bangui, Bambari, Bangassou, Batangafo, Bria, Bossangoa/Boguila, Carnot, Kabo, Paoua et Zemio.

    [1] Commission de mouvement des populations (CMP), novembre 2020.

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