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Nigéria

Le conflit oublié entre agriculteurs et éleveurs des États de la ceinture intermédiaire

Des femmes passent dans les rues du camp de Mbawa au coucher du soleil. Nigéria, juin 2020. © MSF/Scott Hamilton
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L'État de Benue est confronté à une crise humanitaire importante et délaissée, ce qui indique une crise plus large dans les États de la ceinture intermédiaire. Il s'agit d'une crise à long terme qui nécessite des solutions durables, intégrant les agences humanitaires, le gouvernement local et fédéral et les Nations unies.

    Les États de la ceinture intermédiaire du Nigéria, soit Adamawa, Benue, Kaduna, Plateau, Nasarawa et Taraba, accueillent le plus grand nombre de déplacés internes dans le pays, en dehors de la région du nord-est.

    La plupart des gens ont été déracinés par ce qu'on appelle le conflit « agriculteurs-éleveurs » . Au moins 160 000 personnes déplacées sont dispersées dans l'État de Benue, selon les estimations de 2019.

    Ici, les communautés déplacées, pour la plupart des agriculteurs, vivent soit dans l'un des huit camps officiels, soit dans des camps ou des campements informels, tels que des marchés ou des écoles, ou résident avec des familles de la communauté d'accueil (c'est-à-dire avec des personnes déjà installées dans la région).

    On nous donne des garanties quant à l'avenir – on nous dit que la crise prendra fin et que nous pourrons rentrer chez nous. Mais en réalité, nous ne pensons même pas à rentrer chez nous ; nous savons que nous devons nous accommoder du mieux possible ici... J'espère que les gens entendront ma voix.
    John Alenda, Vieux Marché, État de Benue

    Les estimations officielles n'incluent pas encore plusieurs milliers de personnes qui se sont ajoutées en 2020.

    Et c’est sans compter les plus de 58 400 réfugiés camerounais qui vivent au Nigéria, principalement dans les États de la ceinture intermédiaire, dont plus de 8 000 au Benue. 

    Le conflit agriculteurs-éleveurs

    Le conflit entre les agriculteurs et les éleveurs est complexe et en grande partie motivé par la concurrence pour les ressources, en particulier la nourriture et l'eau. Les éleveurs nomades sont poussés de plus en plus au sud, à la recherche de terres pour leur bétail.

    Parmi les causes sous-jacentes de leur migration, on compte la dégradation de l'environnement et les impacts du changement climatique, comme la désertification, qui réduit les terres fertiles disponibles.

    De plus, la violence et l'insécurité persistantes dans les zones de pâturage traditionnelles du nord obligent de nombreux éleveurs à fuir. Les terres sur lesquelles les éleveurs s'installent, cependant, sont revendiquées par les agriculteurs.

    En 2018, une soudaine et violente escalade d'affrontements auparavant saisonniers entre éleveurs et agriculteurs, a forcé environ 300 000 personnes à fuir et a fait 1 300 morts

    MSF travaille au Benue depuis 2018, principalement avec les communautés agricoles déplacées. Il reste encore beaucoup à faire pour comprendre ce qui se passe dans les autres États de la ceinture intermédiaire.

    En particulier, pour mieux comprendre les communautés d'éleveurs souvent négligées et l'impact que la violence, notamment de la part des gardiens de bétail et des milices armées, a sur leur vie.

    Dans l'État de Benue, nous fournissons une gamme de services de soins de santé primaires, y compris le traitement du paludisme et des violences sexuelles et sexistes ; réalisons des activités de promotion de la santé, notamment sur le Covid-19 ; et offrons des abris et des services d'eau et d'assainissement, tels que la construction et l'entretien de latrines et de forages, et la distribution de savon.

    Dans nos zones de projet de Mbawa et d'Abagana (deux des camps officiels de déplacés internes), et dans le camp informel du Vieux Marché, nous avons vu le nombre de personnes déplacées presque doubler en 2020, passant de 6 619 en janvier à 11 735 en juillet.

    Alors que la crise n'a connu aucun apaisement, l'attention mondiale et la réponse humanitaire se sont amenuisées.

    Le fonds modeste mis en place par l'ONU en 2018 (4 millions de dollars pour les États de Benue et Nasarawa) est épuisé depuis longtemps. La plupart des agences étaient déjà parties en 2019.

    Le Covid-19 a eu un impact supplémentaire sur les rares agences restantes ; beaucoup d'entre elles ont suspendu leurs activités en raison de contraintes de voyage et de personnel ou ont détourné les ressources limitées pour se préparer à la pandémie.

    Certaines organisations sont revenues depuis, ce qui a eu pour effet d'augmenter les distributions alimentaires et d'améliorer l'approvisionnement en eau et l'assainissement.

    Il s'agit là d'une évolution encourageante, mais ce n'est pas suffisant. Les besoins continuent de dépasser la réponse. Les informations de juin 2020 selon lesquelles le budget du ministère nigérian de la Santé pourrait être réduit de 43 % sont une autre importante source de préoccupation.

    Aucune possibilité de planter ou de récolter

    De nombreuses fermes autrefois prospères ont été détruites. Même là où la terre est encore utilisable, de nombreux villageois déclarent avoir trop peur de retourner pour planter ou récolter.

    « Je suis ici depuis longtemps. Nous avions l'habitude d'aller et venir – de rentrer chez nous à la ferme puis de revenir ici pour être en sécurité. Nous le faisions depuis 2015. Mais depuis l'année dernière, il est devenu beaucoup plus dangereux d'y retourner », dit Orchi Godwin, résident du camp de Naka.

    Aujourd'hui, beaucoup de ceux qui cultivaient autrefois dans une région appelée le « panier alimentaire » du Nigéria n'ont même plus les moyens de s'acheter de la nourriture. À mesure que la disponibilité alimentaire diminue, les prix augmentent.

    « Maintenant, quand vous allez au marché pour un sac de maïs, cela coûte 15 000 nairas. Auparavant, ce n'était que 5 000 nairas. J'étais producteur de maïs et maintenant, il m'est difficile d'en acheter ! » dit Edward Nyam, un ancien agriculteur dans le camp de Mbawa.

    Témoignage de Oussange, déplacée dans le camp de Mbawa

    En avril dernier, les éleveurs ont attaqué ma maison, mais Dieu m'a sauvé la vie et m'a amenée ici.

    Ils avaient presque encerclé la maison, mais nous avons pu nous faufiler par l'arrière. Pendant que nous fuyions, ils ont tué mon neveu. Il avait seulement 12 ans.

    Nous habitions dans le village de Tse-Ovihin quand c’est arrivé. C'est loin d'ici. Nous avons marché jusqu’à Tse-Yeh, jusqu’à ce qu’un passant se rende compte à quel point nous étions épuisés. C’est lui qui nous a amené ici en voiture, nous n'avions pas d'argent pour le payer.

    Avant de fuir, nous possédions une grande ferme. Parce que je suis âgée, ces dernières années je me contentais généralement de cueillir les herbes mais quand j'étais jeune, je plantais, je désherbais et je récoltais.

    Avant la saison des pluies, nous plantions des céréales, des ignames et des arachides, et en septembre, nous récoltions.

    En juin, la période où nous mettions en terre, nous avions peu à manger mais en septembre, nous savions que nous aurions à nouveau beaucoup de nourriture.

    Au début, c’était étrange de vivre ici, de tout partager avec des étrangers et de ne plus avoir le confort et l’intimité de la maison.

    Ici, on ne partage pas seulement avec la famille, on partage avec tout le monde et rien ne nous appartient. Mais j'apprends à m'adapter, car je n'ai pas le choix, c'est devenu notre réalité.

    La nourriture est le grand défi dans le camp. Mon fils tente de se faire embaucher en tant que travailleur journalier et s'il parvient à trouver du travail, la vie sera un peu plus facile pour nous.

    Sinon, c'est assez difficile. Les distributions de nourriture semblent nombreuses, mais une fois réparties entre nous tous, cela fait peu.

    Je vis ici maintenant avec mon beau-frère et mes trois enfants. Mon mari est mort il y a trois ans, il était malade.

    Depuis 2019, les distributions de nourriture sont moins régulières et ont été davantage réduites avec le Covid-19. On a constaté certaines améliorations récemment, mais les distributions ont encore tendance à ne servir que les camps officiels.

    Selon John Alenda, superviseur de la promotion de la santé chez MSF, dans le Vieux Marché : « Nous avons deux défis majeurs ici, la nourriture et les abris. Avant la pandémie, les distributions de nourriture étaient plus fréquentes. Il y a 5 000 personnes qui vivent ici. Comme ce n'est pas un camp officiel, il est plus difficile de s'approvisionner. »

    Les gens recourent à des mesures désespérées. « Il n'y a pas de nourriture ici. Quand elle allait bien, ma mère allait au marché et ramassait les grains tombés au sol, puis elle utilisait un tamis pour séparer les grains de la terre » poursuit Orchi Godwin, qui n'est pas le seul à partager cette expérience.

    Exposition aux éléments et au paludisme 

    Je n'ai pas de natte pour dormir ni de savon pour me laver. Et obtenir de l'eau potable est également un défi de taille. Je n'ai qu'une seule moustiquaire et je l'utilise pour protéger mon plus jeune enfant.
    Agbobo Philomena, déplacée dans le camp de Naka

    DMSF, don, médecins sans frontières, santé, maladieans l'État de Benue, la plupart des personnes déplacées arrivent complètement démunies, et ce qui les attend est bien maigre. 

    Lors d'une évaluation du camp de déplacés de Naka, Agbobo Philomena, une de ses habitantes, a déclaré à MSF : « Après que mon mari a été tué, je suis partie avec mes cinq enfants et je suis venue ici ... Je suis arrivée tel que vous me voyez maintenant, sans aucune possession. Les éleveurs ont brûlé ma maison et tout ce que j'avais. Je n'ai pas de natte pour dormir ni de savon pour me laver. Et obtenir de l'eau potable est également un défi de taille. Je n'ai qu'une seule moustiquaire et je l'utilise pour protéger mon plus jeune enfant. »

    Dans le camp de déplacés de Mbawa, nos équipes ont vu deux ou trois familles partageant un seul abri. Dans le Vieux Marché, plusieurs familles tentant désespérément de se mettre à l'abri se blottissent sous des arbres ou des étals abandonnés du marché.

    « Nous dormons dehors sur le porche [d'une ancienne école] ici, et nous n'avons même pas de moustiquaires ... Les femmes dorment à l'intérieur pour avoir leur propre espace. Les gens continuent d'arriver ici et certains d'entre eux n'ont nulle part où dormir ... », nous raconte Orchi Godwin.

    La surpopulation, la mauvaise gestion des eaux usées et les problèmes de drainage engendrent le fait que de nombreuses sources d'eau sont contaminées et dangereuses. Ce sont des conditions qui favorisent le développement de maladies.

    Le paludisme est particulièrement préoccupant, car les moustiques se reproduisent dans des flaques d'eau stagnante.

    Nos équipes ont constaté une augmentation exponentielle du nombre de patients atteints de paludisme ces derniers mois, qui est passé de 119 en mai à 666 en juin et 1 269 en juillet, la majorité étant des enfants de moins de cinq ans.

    Leur exposition aux éléments augmente également le risque de maladies de la peau et d'infections respiratoires.

    Le retour, nulle part en vue

    Malgré les défis, personne à qui nous parlons ne pense pouvoir rentrer, du moins pas à court terme.

    « Quand je pense à rentrer chez moi, je me rappelle qu'un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort. Certaines personnes ont tenté de retourner dans leur village et ont été tuées. Nous n'avons aucun espoir pour le moment, mais peut-être un jour », déclare Ugber Emmanuel, secrétaire du camp de déplacés de Mbawa, dans l’État de Benue.

    Témoignage de Ugber Emmanuel, secrétaire du camp de déplacés de Mbawa

    Je suis ici depuis janvier 2018, avec ma femme et mes trois enfants. Nous venons d'un village appelé Kasayo à Guma.

    C'était le jour de l'an quand des éleveurs ont attaqué le village. Beaucoup de nos proches ont été tués et nous avons échappé de justesse à la mort.

    Il était environ 19h et les gens étaient encore en train de boire et de célébrer le nouvel an lorsque les tirs ont commencé. Des femmes et des enfants sont morts.

    Même avant l'attaque, les éleveurs faisaient paître leur bétail sur nos cultures, mais nous ne savions pas que cela allait devenir violent.Nigéria, Mbawa, MSF, déplacés, refugiés, Middle Belt, Scott Hamilton,

    Quand nous sommes partis, il n'y avait pas de camp de déplacés, nous avons donc trouvé refuge dans une école voisine, car les enfants et les enseignants étaient en vacances.

    Quand elle a rouvert, nous sommes venus ici et avons construit des abris avec ce que nous avions sous la main - c'était avant que MSF ne construise les abris dans lesquels nous vivons aujourd'hui.

    J'ai été nommé secrétaire du camp par la communauté parce que je suis ici depuis le début.

    Beaucoup d'entre nous ont dû dormir dehors à notre arrivée.

    Quand il pleuvait, nous devions aller à l'école pour nous abriter.

    Trouver de la nourriture et du bois de chauffage a été notre premier défi.

    Les choses sont devenues plus faciles au moment où MSF a commencé à distribuer du matériel pour les abris.

    La nourriture est toujours un défi majeur pour nous.

    Certaines personnes vont au marché et ramassent les grains tombés au sol, puis elles les tamisent pour enlever la poussière et la terre. D'autres vendent du bois de chauffage ou travaillent dans les fermes.

    Nous entendons parler du coronavirus, mais respecter la distanciation sociale, c’est très compliqué avec un espace aussi limité. Certaines chambres accueillent deux familles et des gens arrivent encore.

    La semaine dernière, une autre attaque a forcé les gens à quitter leur maison et à venir ici.

    Quand je pense à la possibilité de rentrer chez moi, j’ai cette expression en tête : un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort. Il y en a d'autres qui ont essayé de retourner dans leur village et qui ont été tués. Pour l’instant, nous n'avons aucun espoir, mais peut-être un jour. 

    Ugber Emmanuel, secrétaire du camp de déplacés de Mbawa, Nigéria, juin 2020.
    © MSF/Scott Hamilton

    Beaucoup de gens parlent des enjeux pour s'adapter à leur nouvelle vie. « Vous n'avez plus le confort de la maison. Vous ne partagez pas seulement en famille, vous partagez avec tout le monde et rien ne vous appartient », explique Oussange. 

    Souvent, les gens nous parlent de leurs craintes envers l'avenir : « Même si nous rentrons chez nous sans violence, nous devrons tout recommencer. Il n'y a ni nourriture ni abri qui nous attendent chez nous. J'espère que les gens entendront ma voix et comprendront que nous avons besoin d'aide », conclut Agbobo.

    Cette crise humanitaire ne peut plus être passée sous silence.

    En tant que MSF, nous avons l'intention d'en faire plus pour rejoindre les communautés touchées de tous les côtés de cette crise et pour aller au-delà de Benue, plus loin dans la ceinture intermédiaire.

    Nous ne pouvons pas y arriver seuls. Au minimum, il faut fournir des services de base : approvisionnement en eau, assainissement, abris, soins de santé et mesures de protection. Pour y parvenir, il faut un engagement, tant financier que physique, de la part des gouvernements étatiques et fédéral du Nigéria, des agences humanitaires et des Nations unies.