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Syrie

Province d'Idlib : « Fatigué de fuir »

Dans le nord-ouest de la Syrie, les frappes aériennes associées à une offensive terrestre menées par les forces armées syriennes et leurs alliés russes ont déclenché une immense vague de déplacements de populations. Février 2020. © MSF
Témoignages 
L’offensive pour reprendre la province d'Idlib, dernier grand bastion rebelle s'intensifie. Ceux qui fuient les combats ont déjà été déplacés à plusieurs reprises ces dernières années. La ville de Takad, située à l’ouest d’Alep, est restée épargnée par les combats. Moustafa Ajaj y dirige un centre de santé, soutenu par MSF. Voici son témoignage.

    Des régions de la province d'Idlib jugées relativement sûres ces dernières années deviennent maintenant des zones à fuir. Ces dernières semaines, la population de Takad et des environs est passée d’environ 20 000 à 30 000 personnes, selon Moustafa Ajaj, qui y vit avec sa femme et leurs trois enfants depuis plus de trois ans. 

    Alors que les bombardements se rapprochaient, les gens ont commencé à fuir Takad et M. Ajaj craint que sa famille et lui ne soient les prochains à partir.

    « Les gens ont peur et ils s’en vont »

    « Chaque jour, nous constatons de nouvelles arrivées, explique-t-il. Mais les gens commencent aussi à fuir Takad à cause des frappes aériennes ciblant les zones voisines... Les gens ont peur et ils s’en vont. »

    M. Ajaj raconte que les bombardements autour de Takad ont commencé la semaine dernière, ciblant les villes d'Atarib, Al-Fouk, Kafr Amma, Urem, Kafr Halab et d'autres.

    « Depuis que le régime a pris le contrôle de Kafr Halab, les gens ont peur qu'il continue à avancer. »

    Les rues de Takad et les collines environnantes sont recouvertes de tentes, car il n’y a tout simplement «pas assez d’espace» pour accueillir tous les déplacés dans les maisons.

    La plupart des gens ne trouvent pas d’abris dans les villes où ils cherchent refuge, ils sont donc obligés de planter des tentes et de dormir dehors.
    Le directeur d’un centre de santé de la ville de Takad

    « La plupart des gens ne trouvent pas d’abris dans les villes où ils cherchent refuge, ils sont donc obligés de planter des tentes et de dormir dehors », dit-il, en ajoutant que le nombre de tentes augmente plus on se rapproche de la frontière turque.

    « C'est très triste. Cette semaine, on a vu la pire vague de déplacements, en raison des températures glaciales, a-t-il dit le 13 février. Les gens partent avec leurs vêtements sur le dos et c’est tout. Aujourd'hui, nous avons eu de la neige et il faisait moins 5° ce matin. »

    « Ces gens ont peur. Qui partirait sous la neige et sous la pluie à moins d'avoir tout perdu ?»

    Les offensives militaires intenses menées par les forces armées syriennes et leurs alliés russes dans le sud du gouvernorat d'Idlib se sont traduites par le bombardement d’une zone après l’autre.

    « Les bombardements visent maintenant le sud de Takad… Ici on est en sécurité, donc les personnes qui fuient les combats viennent vers nous. Si nous sommes bombardés, Dieu nous en préserve, les gens partiront d'ici aussi », observe M. Ajaj.

    « Hier, nous avons rencontré une famille qui a dit avoir été déplacée à sept reprises. D'Alep à Idlib d'abord, puis d'un village à l'autre, en quête de sécurité. »

    « Le nombre de personnes déplacées est tout simplement hallucinant »

    Craignant le pire, cette famille a également fui Takad. « Ils étaient terrorisés... Ils ont dit qu'ils étaient fatigués de fuir et qu'ils ne voulaient pas rester à Takad pour s’en aller à nouveau si le régime poursuivait son avancée. »

    « Le nombre de personnes déplacées est tout simplement hallucinant. Hier, je suis allé à Atmeh [à 35 kilomètres de Takad]. Il m'a fallu cinq heures pour y arriver et cinq autres pour rentrer », détaille M. Ajaj. Généralement il ne faut qu'une heure pour faire ce trajet.

    À Takad, beaucoup de patients du centre de soins de santé primaire, soutenu par MSF, souffrent d'infections des voies respiratoires supérieures en raison des températures hivernales, tandis que d'autres viennent pour des infections gastro-intestinales. La plupart des patients qui cherchent de l'aide ont besoin d'un soutien psychologique.

    « Jusqu'à présent, je n'ai pas pensé quitter Takad. Je suis ici pour aider ces gens forts qui ont décidé de rester », précise M. Ajaj qui a lui aussi été déplacé trois fois pendant le conflit.

    Nous déménageons notre stock médical dans une ville voisine. Je suis toujours à la recherche d'un endroit sûr où reprendre nos activités.
    Le directeur d’un centre de santé de la ville de Takad

    « Nous sommes habitués à cela maintenant. J'ai cinq enfants : trois garçons et deux filles. Ils ne m'ont pas demandé de fuir. Ils veulent rester. Ils sont plus résilients que moi. »

    Dans un contexte de détérioration de la sécurité, M. Ajaj a dû garder ses enfants à la maison. « Bien sûr, ils vont à l’école, mais cela fait quelques jours que les écoles ont fermé  de peur d'être ciblées. » Des écoles ont été visées par des raids aériens à plusieurs reprises durant la guerre.

    Quelques heures après son premier témoignage, la femme de M. Ajaj et ses enfants ont dû quitter Takad pour rejoindre la maison de ses parents, non loin de là.

    « Les bombardements ont commencé jeudi soir [13 février]. Les seules personnes qui sont restées à Takad sont celles qui n'avaient pas de véhicule pour quitter la ville ou qui dépendent des transports en commun pour se déplacer. »

    « Nous déménageons notre stock médical dans une ville voisine. Je suis toujours à la recherche d'un endroit sûr où reprendre nos activités. Mais nous avons laissé des médicaments de base pour les habitants de Takad et des environs. C’est tellement difficile maintenant. »